André Volkonsky, l’Italien…

André Volkonsky est mort il y a dix ans, le 16 septembre 2008. Il aimait les récits de voyage, en a écrit lui-même. Je n’aurais jamais pu rédiger ce texte de son vivant. « Tu as oublié Chioggia, et Lucca, et l’Etna » dirait-il probablement « et les fresques de San’t Angelo in Formis, et…et… » 

Bellagio.

 ( …)  Ce fut le début de nos voyages en Italie. Nous étions en 1980, j’habitais rue d’Assas. Un soir, il m’appela de Viterbo : « Viens …Loue une voiture à Pise, rejoins-moi ». Je le trouvais défait. Nous visitâmes Tuscania, qui nous enchanta (je fêtais secrètement mon anniversaire à l’hôtel Al Gallo, me disant qu’il ne pouvait y avoir meilleur endroit, ni meilleure compagnie), les tombeaux étrusques de Tarquinia, quasiment abandonnés, Montepulciano, patrie d’un vin exceptionnel qui se vendait encore au verre dans les cafés et que nous buvions tard dans la nuit…Ce voyage scella notre amitié jusqu’alors superficielle et chaotique. Nous parlions longuement de tout, de l’affaire des moustaches, de son enfance, de Moscou, de la musique, de l’émigration, de sa vie en URSS…« Je ne te laisserai jamais tomber, disait André, je serai ton vieux copain ». Vingt années plus tard, il m’envoyait encore des fax signés « ton vieux copain » et Maria Martinez, qui l’a beaucoup vu en ce dernier été 2008, m’a dit qu’à la veille d’un examen médical important, André évoquait encore Tarquinia avec plaisir.

    (…)  Je ne me souviens plus si c’est alors que nous sommes allés à Rome et avons dormi dans un petit hôtel proche de la villa Hadriana. Nous étions seuls avec un vieux couple d’Allemands, des branches entraient par la fenêtre de la chambre. André était un conteur-né et en plus, il racontait des choses extraordinaires, à peine crédibles : comment son père avait gagné sa première femme, une princesse Belosselsky-Belozerski, aux cartes, et comment, pendant la guerre civile, un de ses amis l’avait abattue lors d’une orgie de militaires où elle avait dansé nue ;  comment sa cousine Lisette, qui aimait les animaux, avait fait du bouche à bouche à une souris tombée dans la soupe afin de la réanimer ; comment, dans une pension d’émigrés russes, une dame russe (maigre, un éternel fume-cigarette aux lèvres) avait apostrophé un prêtre orthodoxe «  Alors, comme ça, vous y croyez  vraiment, à votre bon Dieu ? » ; comment, pour quitter l’URSS, André avait failli échanger son passeport avec celui de son homonyme français mais, au dernier moment, avait eu peur ; comment il voyageait et composait, toujours sobre, au Daghestan, terre idyllique des amitiés masculines, sorte de moyen âge réfractaire au communisme où il avait acheté deux chevaux et où les femmes échangeaient encore leurs bijoux contre un stylo bic … ces histoires mille fois racontées et peut-être embellies, mais qu’importe – il me suffirait d’entendre sa voix pour me remémorer d’autres récits  –  faisaient d’André un compagnon à nul autre pareil.

(…) « Ho vissuto tre anni a Firenze », combien de fois ai-je entendu cette phrase ! Après Cry, André réalisa son rêve et loua un appartement à Florence. De la gare, le tramway 14 B (quattordici B) me conduisait dans la proche banlieue où André louait le rez-de-chaussée d’une belle demeure du cinquecento et, plus tard, une chambre dans la maison délabrée d’une dame Caprivi, arrière-petite-fille du chancelier allemand et militante d’extrême-gauche ce qui, on le devine, n’arrangeait pas leurs relations.

Premiers voyages, petits et grands. Les Pouilles, en octobre 1981: la merveilleuse église de Trani au bord de la mer, au bout du monde ; Brindisi où, après avoir attribué quatre étoiles au bar à colonnes romaines de l’hôtel ?, nous découvrîmes, perdue dans une banlieue défigurée, la chapelle de Santa Maria del Casale ornée de superbes motifs floraux éclairés par une équipe de télévision, qui nous laissa entrer ; l’horrible port industriel de Tarento où, à la recherche de cigarettes tard dans la nuit, André glissa et tomba sur l’épaule gauche, se demandant s’il allait encore pouvoir jouer ; les petites cantines populaires et les hôtels miteux ; d’étranges guides bénévoles montant dans la voiture pour nous montrer le chemin de chapelles éloignées :  « Donne-moi ton sac » me disait alors André en russe, alors que nous ne parlions que le français entre nous ; Manduria, où l’hôtelier m’apporta une orange, disant avec délectation : e como una fragola  (elle est tendre comme une fraise), phrase qui devint un code ; Matera, enfin, ville troglodyte abandonnée où nous marchâmes longtemps seuls : c’était avant qu’elle ne soit classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco et que Pasolini n’y tourne des scènes de l’ Evangile selon Matthieu.

La Sicile, en 1983. C’était Pâques : dans un petit village dont les habitants interprétaient une Passion très kitsch. A peine descendu de la croix, le bon larron à cheveux roux filait boire des grappa au café ; Palerme, où nous mangeâmes dans un extraordinaire restaurant de poisson qualifié par le guide de « cantine préférée de la mafia », à la sortie duquel je me fis agresser ; et, dans une lointaine banlieue de la ville, devant un chaudron de tripes peu ragoûtantes installé en pleine rue, ce prêtre qui nous conseilla de ne pas nous attarder, sans oublier la Villa Palagonia  et Noto, si belle.

J’avais depuis longtemps compris qu’il ne fallait pas s’opposer à André dans le choix des sites à visiter ou de la route à emprunter, et que suggérer un endroit était la meilleure façon de n’y jamais mettre les pieds. J’avais également compris que lorsqu’il disait : «Je veux te montrer Orvieto», c’était parce qu’il avait envie de revoir les Signorelli… Cigarettes à portée de la main, entouré de guides et de cartes, André m’indiquait le chemin, se trompait sans jamais reconnaître son erreur, choisissait avec soin les routes secondaires… «Je vais où ?» disais-je avec calme et parfois une secrète exaspération, lui laissant le soin de décider. Mon apparente passivité était largement compensée par l’incomparable privilège d’avoir pour guide un homme qui m’était largement supérieur dans la connaissance de l’art : André se passionnait alors pour la Renaissance, il avait tout lu, connaissait l’œuvre des architectes, des céramistes et des peintres ainsi que le nom des villages perdus où leurs œuvres pouvaient être admirées. Giorgione, Perugino, Magnasco (« Ah, le Magnasco du Palazzo Bianco ! »), Beccafumi, Parmigiano et Bassano del Grappa étaient alors ses peintres préférés. Comme il le fit tant de fois avec ses amis dans le domaine de la musique, il me fit partager ses engouements et ses passions, et je lui suis infiniment reconnaissante de m’avoir ainsi ouvert des mondes que, sans lui, je n’aurais pas connus.

(…)  Lorsque nous avons commencé à faire de longs voyages ensemble, André n’avait pas encore reçu la bourse de la fondation Belaieff le mettant à l’abri du besoin. Il économisait pour acheter un clavecin et, de temps à autre, se rendre en Italie. A l’exception de quelques repas que, pour sauver l’honneur, je m’employais à lui offrir, il m’était impossible de le suivre dans ses dépenses. Il était cependant entendu que je ne devais pas connaître le prix des choses afin de garder mon plaisir intact. Qui d’autre a voyagé ainsi ? De cela aussi, de cette incomparable générosité, celle du cœur, je lui suis redevable. Et s’il arrivait à André de se plaindre de toujours payer les additions de ses amis, il n’accepta jamais mes invitations au voyage lorsque, momentanément à la tête d’une petite fortune, je me hâtais de l’inviter à Venise ou à Rapallo, sur les traces de Wagner.

Un des meilleurs souvenirs de l’époque de ces vaches relativement maigres fut un séjour parfait à tous points de vue que nous fîmes à la Villa Cipriani d’Asolo, en Vénétie. La chambre, la vue sur les collines avec une villa blanche posée sur pilotis au loin, un maître d’hôtel à la fois amical et réservé, des mets aussi beaux que délicieux … à peine étions nous partis que nous voulûmes y retourner. André téléphona, fit la réservation, mais l’argent manquait et, sans nous décommander, nous ne retournâmes jamais à l’hôtel Cipriani. Des années plus tard, nous résistions encore à la tentation de revoir cet endroit, par crainte d’être déçus.

A cette époque, il n’y avait pas de téléphone portable, les appareils photographiques étaient encore chers et les cartes de crédit faisaient à peine leur apparition. Je me souviens comme, de Milan, André dut faire un rapide aller-retour en Suisse pour retirer de l’argent à sa banque et comme, après avoir visité La Brera avec à peine de quoi m’acheter un tremezzino, je le cherchai sur le quai de la gare, penché à la portière d’un train qui ne s’arrêtait que deux minutes. « Aujourd’hui, on ne ferait plus ça !», disait André avec une sorte de fierté rétrospective. Nous étions alors jeunes, libres, ardents, visitions Mantoue et Sabbionetta, les villas de Palladio, les églises carolingiennes du Frioul, Ferrara, Urbino, les Abbruzzes, les Pouilles ou la Sicile, et buvions parfois sec. A Palerme, au bar de l’hôtel des  Due Palme, cher à Wagner ; à Agrigento, où nous nous sommes écroulés sous ce qui me sembla être un pommier ; à Caltanissetta, fief de la mafia, où André passa la nuit à boire du whisky avec les jeunes gens du village.

Partout, nous achetions des cartes postales. De temps à autre, André me téléphonait à Paris : «Je suis en train de regarder la cartolina de Caprarola ; tu te souviens de … ? ». Il avait une extraordinaire mémoire des lieux, des menus, des restaurants et, vingt années après un premier séjour à Pise, me disait encore « Mais si, tu ne te rappelles pas, on avait mangé des orecchiette con cime di rapa, bu tel vin et le garçon nous avait dit… ». J’avais évidemment oublié, il se fâchait un peu ; l’âge venant, cette mémoire rétroactive s’accrut et je devais souvent ruser pour éviter de trop pesantes commémorations.

« Comment voyageais-tu avec André ? » m’ont demandé ses amis en revenant du cimetière de Menton où nous l’avions mis en terre. Au début, il alla dans les musées (s’il visita les Offices, il ne mit jamais les pieds au Louvre), puis il marcha avec peine, prenant appui sur une canne, il bastone ; je le retrouvais devant un Campari ou une bière. Commençait alors – je parle de nos derniers voyages en Italie, en Suisse, en Hollande ou en Belgique – un moment particulièrement difficile, la quête angoissante d’un hôtel pour la nuit. André étudiait attentivement les guides : l’hôtel devait avoir un bon restaurant, un ascenseur, un service de pressing, un parc, tout en n’étant pas trop éloigné du village pour aller prendre un verre ou acheter des cigarettes et, surtout, ni séminaire, ni piscine !… La chambre devait être grande, calme, avec vue sur les arbres et un petit salon pourvu de mini bar…A peine arrivés, nous faisions parfois demi- tour à la vue d’une cour encombrée de voitures « Pouah, encore des hommes d’affaires ! ». L’épreuve tournait au cauchemar lorsque, le temps passant, nous ne trouvions aucun hôtel digne de ce nom. André devenait alors impossible et Dieu sait s’il pouvait l’être !

Mais à peine installé, il se détendait. C’était l’heure bleue, celle des premiers verres de vin, toujours soigneusement choisi. Le maître d’hôtel ou la serveuse (« Ah, les amours ancillaires ! ») étaient les acteurs importants de ce passage à la nuit. Je me souviens de cet hôtel suisse, le Fletschorn, où nous sommes restés une semaine. Le garçon était parfait : selon les circonstances, il conseillait tel ou tel vin au nom chantant : le X, parfait pour attendre une dame (j’étais au jacuzzi ou au sauna, ce qui irritait André  «  Je ne me lave jamais, il n’y a que les gens sales qui se lavent »…) ; le Y, pour accompagner un gruyère vraiment hors d’âge ;  le Z pour je ne sais quoi d’autre. Nous fûmes de très bons clients et lorsque nous partîmes, le patron lui-même nous invita à la cuisine et nous servit un vin magnifique tandis que, imitant Ella et Louis, nous chantions : Just a gigolo ou I like tomatoes…patatoes … En descendant vers la ville, nous faillîmes verser en route.

Les dernières années, André rechercha les arbres « Mes amis les arbres » disait-il avec une pointe de sentimentalisme. Il voulut également revoir tel ami, tel lieu… « Je veux dire adieu à ma cousine, à Rafaello, revoir le baptistère de Parme ». En fin d’après-midi, nous regardions s’allonger les ombres, observions le vol des hirondelles, parlions de la vie, de nos amours, de l’Occident, de la Russie ; nous commentions nos lectures, traduisant parfois des vers – « la pisse du hongre » de Essenine nous fit beaucoup rire -, inventions de nouveaux mots, des noms de plats (« suprême de cervelle faisandée aux grains de caviar d’Osciètre dorés sur tranche »). « Nous sommes un vieux couple », disait souvent André. « Heureusement que c’est toi ».

« Je suis Monsieur Vol-kon-sky, comme : vole – con – qui – fait – du -ski » disait-il aussi parfois (Dieu merci, rarement), toujours digne – car  même vêtu de l’inusable pantalon de facteur suisse qu’il porta pendant des années, il avait beaucoup  d’allure – en se présentant à la réception de l’hôtel. Le concierge regardait avec un étonnement discret cet homme atypique ; certains reconnaissaient un bon client, ce qui le réjouissait toujours. Avec l’âge, il perdit de sa superbe et les méfaits de l’alcool n’échappaient pas à l’œil averti du personnel. Je protégeais le « vieillard cacochyme » et aimais sa laideur.

Je n’ai jamais vu André mettre en avant son titre de prince et il désapprouva Petia lorsque celui-ci se fit faire des cartes de visite « prince Volkonsky ». « C’est comme le Nobel, disait André, on le donne, et c’est tout. Etre prince, cela se mérite » et il ajoutait «Après moi, c’est fini». Il n’avait jamais lu Guerre et Paix  et, à Saint-Pétersbourg, n’avait pas visité la maison de Pouchkine qui fut celle des Volkonsky. A Rome, par contre, André s’était nommé et était entré à l’ambassade d’Angleterre qui avait appartenu à sa  famille. Alors que son titre impressionnait ses nombreuses conquêtes et certains amis, cet aspect des choses ne fut jamais évoqué entre nous. A ses yeux comme aux miens, cela n’avait pas d‘importance et je ne voyais que l’homme en lui.

 En 1987, il s’installa à Aix-en-Provence, auprès de ses amis Martinez : « Je ne l’ai pas fait tant que je pensais faire carrière en Occident ».

Carte de voeux. Nous avons beaucoup ri.

Années quatre-vingt-dix. Suisse, Italie, Belgique, Hollande … ce furent de beaux voyages, peut-être les meilleurs car, selon l’expression favorite d’André, nous étions vraiment devenus « un vieux couple »… « On ne se fâchera plus jamais, disions-nous… C’est fini ».

Suisse. Je le retrouvais au buffet d’une gare et nous allions chercher une voiture à « mein » Hertz . « Et si on prenait une décapotable ? ».  Wengen : des trains à crémaillère nous emmenaient manger des röstis face aux sommets, je découvrais l’architecture paysanne et un monde préservé ; les Grisons aux maisons peintes où nous dormions sous d’énormes couettes ; l’hôtel  Chasa del Capol, tenu par un musicien, avec un restaurant sous les arbres et, tout près, le souffle des chevaux… « Sono felice, sono felice », disait André à tout le monde, même au garçon ;  l’hôtel Victoria, de Glion, où « rien ne blessait l’œil » et la cuisine était tellement bonne ;  près du lac de ?  l’hôtel de la Cascade, cher  et envahi de Japonais, qui nous déplut ;  le Jura avec l’hôtel des Rasses où André séjournait souvent seul et où, d’année en année, il faisait la conversation à une vieille demoiselle Lepetit qui avait jadis vécu en Russie ; et enfin, ce qui devint notre meilleur souvenir, cet hôtel suisse où une magnifique voiture américaine des années cinquante amena deux femmes sans âge. En robes plissées et socquettes, elles passèrent telle une apparition et se firent servir dans un salon particulier. Nous échafaudâmes différents scénarios et André me reprocha longtemps de ne pas les avoir photographiées.

En 1996, il se fit opérer de la cataracte et, pour fêter sa vue retrouvée, m’invita à Bellagio, sur le lac de Côme. Le guide des hôtels de charme d’Italie était son livre de chevet : André avait réservé une suite à l’hôtel Serbelloni, mais nous fumes déçus…Il plut souvent et, comble d’horreur, une équipe de jeune gens  bruyants et désinvoltes avait envahi  l’hôtel pour tourner un film publicitaire à la gloire du Martini : vêtues de manière extravagante, des créatures particulièrement maigres ou felliniennes hantaient le hall et les abords de la piscine, guettant un rayon de soleil…« Partons », disais-je, mais André avait gardé de son passé soviétique la peur incontrôlée de tout ce qui  pouvait ressembler à une forme d’autorité : ayant réservé pour une semaine, il n’osa jamais demander la note. Bellagio demeure cependant un bon souvenir à cause de la très belle et secrète villa del Balbianello que nous visitâmes par hasard dans une sorte de brume ensoleillée. Je fis de magnifiques photographies dont André fut aussi fier que si elles avaient été les siennes.

Il y eut également Bussetto, avec trois chiens noirs immobiles au milieu d’une petite route, maléfiques comme le destin, devant lesquels nous rebroussâmes chemin ; ce restaurant fermé dont la patronne, voyant notre déception, nous fit passer par des salles où séchaient des nappes  avant de nous servir d’inoubliables gnocchi dans l’arrière-cuisine;  les Langhe, si douces, et l’Arneis, vin que nous cherchâmes désespérément chez tous les marchands d’Aix et de Paris ; Cortona, enfin, dernier voyage en Italie (2003) où André eut un malaise. Le charmant propriétaire de l’hôtel nous fit servir une collation dans le petit salon attenant à la chambre et ce fut un grand moment de bonheur car tout, la gentille soubrette, le feu dans la cheminée, la nappe immaculée, les délicieuses petites câpres à longues tiges ainsi que le sentiment d’être à la fois entre soi et hors du monde après avoir frôlé la mort… tout fut absolument parfait. Nous avions depuis longtemps trouvé le mot juste pour qualifier l’Italie : c’était  notre « antidote ».

  (…)   C’était la période des fax et André avait été séduit par ce gadget qu’il avait installé chez lui et dont tous les hôtels étaient équipés. Je garde certains de ses messages, toujours laconiques: « Je bois de l’Arneis en face de l’hôtel », « Il faut garder au moins un ongle pour gratter la moustache », « Il pleut dans mon cœur comme il pleut à Thun et à Paris » …Le moindre fax était un événement car non seulement André n’écrivait jamais de lettre et était incapable d’aller à la poste, mais il ouvrait rarement son courrier, laissait s’amonceler les avis d’imposition, les rappels, les amendes pour non paiement d’amendes, les sommations, les poursuites… Il avait une peur névrotique de l’administration assimilée aux « organes » soviétiques : même accompagné, il était incapable de remplir un recommandé ou le formulaire de renouvellement de son titre de séjour. Celui-ci fut bientôt périmé : André s’inquiéta, les démarches entreprises par ses amis échouèrent mais cet état de choses lui convenait secrètement car – ni russe, ni suisse, ni français – il devenait réellement apatride, un « sans- papiers » pouvant « comme un Arabe » se faire arrêter et expulser, mais vers quel pays ? Aux confins de la non-existence, cette situation était le reflet de sa vie.

Sans papiers, donc, sur les deux rives du Léman et après avoir été hospitalisé en Suisse pour une fracture du bassin, André prit en tremblant le bateau qui devait le ramener en France ; j’avais fait le tour du lac en voiture et l’attendais à Evian. Il descendit soutenu par les douaniers car qui aurait demandé ses papiers à ce vieil homme très digne s’appuyant une canne ? Nous étions en 2003, André avait 70 ans.

Un an plus tard, nous fîmes un dernier voyage en Provence. Se déplaçant avec peine, André avait réservé un hôtel près de Gordes. Alors qu’il les choisissait avec soin, appréciait le luxe et les Relais & Châteaux (nous faisions parfois un détour de trois cents kilomètres pour déjeuner dans un restaurant trois étoiles), il avait perdu la main : le mas des Herbes blanches  était un repaire de nouveaux riches, d’hommes vulgaires et de femmes liftées ; une cuisine aussi banale que prétentieuse couronnait le tout. Quelques excursions réussies – Sault, Cucuron, Lacoste, Grignan –  et de bons vins adoucirent notre déception.

Ce fut également la dernière fois que nous fûmes ce que nous avons si longtemps été, un vieux couple d’amis.

                                                                Marina Gorboff, Paris, le 9 août 2018

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André, Louis et Aix, par Jacqueline Martinez

André Volkonsky et Louis Martinez ont vécu vingt-trois ans dans la même ville,  Aix-en-Provence. Jacqueline Martinez évoque leur amitié.

Dîner chez Louis et Jacqueline Martinez. Louis, Emmanuel, Maria, André, Jacqueline. Jean prend la photo. Aix, 1989. Archives Martinez 

André est une des premières personnes dont Louis m’ait parlé lorsque nous nous sommes rencontrés à Paris, en janvier 1963. Il était encore sous le coup du premier signe concret qu’il avait reçu de lui : trois mois auparavant, Galia Arbouzova, ex seconde épouse d’André, lui avait apporté de sa part le numéro de Novy Mir où avait été publié Une Journée d’Ivan Denissovitch. Double commotion qu’il essayait de me faire comprendre en évoquant cette année 1955-56 qu’il avait passée à Moscou comme étudiant boursier. Une année qui avait laissé en lui une marque traumatique que n’avait pas recouvert  le traumatisme de la fin de l’Algérie. Il me parlait souvent d’André, dont j’ai découvert le visage sans sourire sur une photographie qu’il gardait précieusement dans son portefeuille : regard sur ses gardes derrière les lunettes, cheveux en bataille, lippe boudeuse. En chemise à carreaux, une cigarette aux doigts. Louis pensait qu’il ne le reverrait  jamais. Quand il avait quitté Moscou pour Paris en juillet 1956, les derniers mots d’André avaient été : « N’écris pas ».  A cette époque, impossible d’imaginer que le rideau de fer tomberait un jour. En épousant Louis, j’avais le privilège d’écouter un témoin de ce « monde à part » (des années plus tard nous découvririons, bouleversés, le livre de Gustaw Herling Grundjinski) qu’il s’ingéniait en vain à faire comprendre autour de lui. En même temps, de ce monde, je voyais se détacher la silhouette de quelqu’un d’exceptionnel et d’inaccessible, qui occupait une place tout à fait à part dans le proche passé de Louis.

Leurs retrouvailles ont eu lieu à Moscou, en janvier 1969. Louis, maître-assistant à la faculté des Lettres d’Aix, avait obtenu cette fois une bourse de recherche. Il avait devant lui un André presque méconnaissable : moustache à la Salvador Dali, marchant avec une canne (une houlette à la crosse ouvragée, rapportée  d’un voyage dans les Carpathes). Un don Juan qui disposait d’un « Carnet de belles » : « Les femmes sont folles de moi, je ressemble de plus en plus à lord Byron ». Un André qui avait fait sa place, à sa manière, dans l’establishment musical soviétique ; qui, à la première occasion, retrouvait ses chères montagnes au Daghestan, séjournait à Tbilissi ou en Arménie. Un André que j’ai fini par rencontrer un an plus tard,  qui m’intriguait vraiment. Nous avions obtenu un visa grâce à l’attaché culturel du moment, Gérard Abensour, normalien comme Louis. André rentrait de Géorgie. Nous sommes allés le chercher à la gare. Il rapportait mille bonnes choses à manger et des bouteilles de tchatcha. Il a déployé tout son charme, tous ses talents, sans pour autant me marquer de réelle sympathie. Les quinze jours que nous avons passés à Moscou/Léningrad ont été très arrosés. Je me souviens d’une nuit blanche, à la sortie d’un concert de clavecin, qu’André nous a fait achever presque titubants à Tsaritsyno, fantômatique sous la neige à la lueur de l’aube. Quand nous avons repris l’avion, nous avions l’impression que nous le  laissions en prison, que ce serait toujours à nous de venir le voir. Et en même temps, dans cette prison, il avait une vie, réussie autant que possible: la célébrité, les tournées de Madrigal dans toutes les républiques de l’Empire, une discographie, les voyages au Caucase, l’aisance grâce à la musique de film très bien payée qu’il composait pour Partisan Film.

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Une interview, 1975

Au temps de l’URSS, Radio Free Europe-Liberty fut une radio très écoutée, un puissant instrument de guerre psychologique contre l’Union soviétique. Créée et financée par le Congrès américain en 1949, brouillée jusqu’en 1988, elle diffusait en 17 langues, dont celles des minorités des « pays frères ». Sur un vaste territoire privé de liberté de presse, le seul moyen d’information des Soviétiques  : arrestations, procès, expulsions, grèves, meetings, conférences de presse, etc. passait par ce média. Free-Europe diffusait également des interviews de dissidents et des émissions culturelles, dont du jazz. Son siège était situé à Munich.

André Volkonsky ne s’est jamais considéré comme dissident, mais  il était connu en URSS et, à ce titre,  intéressait l’auditoire. Voici la traduction d’une interview donnée en russe à un journaliste de Radio Free Europe, Victor Martin Fedossiev, en 1975.

                                                                               cliquer ici :  AUDIO

…..après quelques mots d’introduction du journaliste :

André Mikhaïlovitch,  vous êtes revenu en URSS tout jeune homme, à l’âge de 14 ans : était-ce par votre volonté, celle de vos parents, ou les deux?
AV – Par celle de mes parents.
– Qu’éprouviez-vous en allant  en URSS ?
AV – De la curiosité, une grande curiosité.
Une curiosité purement enfantine ?
AV – Oui.
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Aндрей Волконский. Воспоминания 1

cropped-cropped-hqdefault2.jpg 1.  Выставка в Манеже готовилась с большой помпой. Она должна была отразить славный путь социалистического реализма на протяжении всей истории советской власти. По замыслу ее организаторов эта грандиозная выставка должна была объединить художников всех поколений, которые подвязались писать и лепить «светлое будущее» или даже настоящее.

Не лишена интереса история здания, именуемого  «Манеж». Построенное возле Кремля в конце XVIII века в стиле, обыкновенно называемом «ампир», оно первоначально служило конюшней. Потом как-то само собой оно превратилось в гараж для паккардов, зимов и зисов советских сановников. В 1962 г. было решено найти ему более благородное применение и превратить его в выставочный зал.

Именно тогда руководителям Союза художников СССР, которые почувствовали себя под угрозой, потому что некоторые члены Cоюза стали позволять себе критические высказывания, пришла в голову идея, достойная Макиавелли. Они обратились к некоему Белютину и предложили ему участвовать в выставке. Этот Белютин был относительно молодой художник, который объединил вокруг себя единомышленников и создал мастерскую декоративного искусства. Это стыдливое название было призвано скрывать попытки писать картины, несколько отходящие от генеральной линии. Белютин, не веря своим ушам, сразу согласился. Ему предоставили крошечный зал, в котором были представлены и другие неординарные художники и скульпторы, в том числе Фальк и Неизвестный. Lire la suite

Воспоминания 2

44893-d0b0d0b2-e1491335041301 6.       Вечером я познакомился с капитаном баржи, которая снабжала питьевой водой все населенные пункты в области. Вода продавалась по цене десять копеек за ведро. На следующий день он должен был плыть куда-то по дельте, чтобы доставить воду в самый большой лепрозорий в Средней Азии. Я не мог упустить такого случая и немедленно попросился плыть с ним.

Дельта – это огромное пространство, заросшее тростником, сквозь которое проложены узкие проходы, называемые «тропами». Все эти тропы были похожи друг на друга, и нужен был многолетний опыт, чтобы не заблудиться в этом лабиринте. Иногда, за поворотом – рыбак с раскосыми глазами. А может, это Меконг? Lire la suite

Воспоминания 3

          andré la gaffe

10.         Приехав в Москву, я узнал, что все мои концерты этого сезона отменены. Таким образом, не только моя музыка была запрещена, но и играть на клавесине я тоже не имел права. На киностудии та же картина. Куда бы я ни обращался, везде получал категорический отказ.В театре Советской Армии, для которого я должен был писать музыку к спектаклю и с которым у меня был заключен договор, мне объявили, что они вынуждены были анулировать этот договор. Позднее я узнал, что председатель Союза композиторов Хренников лично звонил туда и просил найти другого композитора.

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Воспоминания 4

 

andré 1969  14.     В то квремя вся Москва рвалась на концерты ансамбля «New York pro Musica» под управлением Ноа Гринберга. Не считая моих маленьких программ, публика впервые могла услышать средневековую и ренессансную музыку в исполнении мадригалистов и аутентичных старинных инструментов. Ноа Гринберг имел громкий успех и с триумфом гастролировал по стране. Я с ним подружился. Для меня было ясно, что я должен был продолжать работать в этом направлении: шесть веков совершенно неизвестной музыки – и какой музыки! Какая добыча! Ноа Гринберг оставил мне довольно много инструментов, партитур и пластинок – все, что мне недоставало, чтобы делать серьезную работу. Lire la suite

Воспоминания 5

 téléchargement.jpg andr concert 18.     Я плыл уже дня четыре, любуясь неизменно прекрасным пейзажем, как вдруг, когда я был в маленькой бухте, раздался подозрительный звук, потом толчок, и мой корабль встал.  Между тем, мотор продолжал работать. Я вытащил лодку на берег и стал разбирать мотор. Я полагал, что достаточно разбираюсь в механике, чтобы понять, в чем дело. Я проверил все детали одну за другой – казалось, все в порядке. Я собрал мотор и спустил катер на воду: мотор работал, но лодка не двигалась. «Ладно, – подумал я слегка раздраженно, – разберемся с этим завтра». И отправился на охоту. Я убил великолепную утку, а на обратном пути набрел на одну из охотничьих хижин, о которых мне рассказывали. Я перетащил туда свои вещи и, жадно сожрав утку, расположился, как я думал, на одну ночь. Было слышно, как вокруг бродят медведи: эти милые стопоходящие и не пытались скрыть своего присутствия. Lire la suite

Souvenirs 5

   téléchargement.jpg andr concert  ….18.      Je naviguais depuis déjà depuis quatre jours, admirant le paysage, toujours aussi splendide, quand soudain, alors que j’étais dans une petite crique, un bruit inquiétant se fit entendre puis il y eut comme un brusque heurt, et le bateau cessa d’avancer. Pourtant, le moteur marchait. Je hissais  le bateau sur la grève et me mis à démonter le moteur. Je croyais mes connaissances en mécanique suffisantes pour pouvoir déceler ce qui ne fonctionnait pas. Je vérifiais pièce par pièce, tout semblait en ordre. Je remis le bateau à l’eau, le moteur tournait mais le bateau ne bougeait pas. « Bah, me dis-je, légèrement  agacé, je trouverai bien demain », et partis chasser. Je tuais un magnifique canard et sur le chemin du retour, tombais sur une de ces cabanes de trappeurs dont j’avais entendu parler. J’y transportais mes effets et après avoir dévoré mon canard, m’installais pour ce que je ne pensais n’être qu’une nuit. Tout autour, on entendait rôder les ours ; ces charmants plantigrades ne se gênaient aucunement pour souligner leur présence. Lire la suite

Souvenirs 4

andré 1969

André Volkonsky, Moscou,1969

14.      Ces jours-ci, tout Moscou courait pour entendre les concerts du New York Pro Musica sous la direction de Noah Greenberg. Si l’on ne compte pas les petits programmes que j’avais essayé de faire, c’était la première fois que le grand public avait le loisir d’entendre de la musique du Moyen-Age et de la Renaissance chantée par des madrigalistes et jouée sur des instruments anciens authentiques. Noah Greenberg remporta un vif succès et fit une tournée triomphale dans le pays. Je me liais d’amitié avec lui : il était clair pour moi que je devais persévérer dans cette voie : six siècles de musique (et quelle musique !) parfaitement inconnue, quelle aubaine ! Noah Greenberg me laissa pas mal d’instruments, de partitions et de disques, tout ce qui me manquait jusqu’à présent pour pouvoir faire un travail sérieux. Le grand problème était de trouver des chanteurs. La culture vocale en URSS était au plus bas. On avait décrété qu’il existait une soi-disant école russe de chant, ce qui était certainement faux puisque toutes les grandes voix russes avaient été formées en Italie. La plupart des vieux professeurs étaient morts et l’on avait perdu la tradition. La majorité des chanteurs se recrutaient parmi les jeunes qui s’étaient découverts une voix après la mue sans avoir reçu aucune formation musicale auparavant ; d’ordinaire, ils ne savaient même pas lire les notes. Le répertoire était lamentable : les théâtres montaient des opéras russes ou soviétiques, et pour la musique occidentale, quelques opéras de routine : Carmen, La Traviata, Faust…Il était hors de question de jouer des opéras de Mozart, sans parler de Wagner, par manque d’interprètes qualifiés. Les Lieder Abend étaient rares à l’affiche et l’on chantait surtout des romances traditionnelles russes. Il était évident que ce n’était pas dans ce milieu qu’il fallait chercher.

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